"Le Bois Lacté" Paris-Cinéma, cycle "l'Embellie allemande"

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ASC Distribution
Au début était la nuque de cette femme dans une voiture dont on ne sait si c’est une femme dure, une femme douce, une méchante, une gentille, et c’est une des forces du film qu’on n’en saura pas beaucoup plus au bout d’1h30, tant les profils psychologiques des personnages évoluent et s’inversent, tour à tour monstre ou victime ou les deux à la fois, comme s’ils se passaient le relais.

Cette femme dans une voiture va abandonner deux enfants sur la route après une dispute, incapable de supporter plus longtemps le sadisme de Léa, 8 ans, sa belle-fille, qui la déteste et la harcèle « tu avais dit à papa que tu avais arrêté de fumer », « tu n’es pas notre mère », le petit Constantin, 6 ans, lui, n’a pas de haine mais il est faible, soumis aux caprices de sa sœur. La belle-mère revient les chercher après cet accès de colère froide mais elle ne les trouve plus, les deux enfants ont disparu…

La voiture grise sur la route grise, le paysage terreux, la végétation pauvre, la femme vêtue d’un chemisier vert sapin, d’une jupe beige, la désolation tranquille de ces lieux sans le moindre charme, les enfants qui marchent à présents seuls sur la route : c’est la première et la dernière image du film, ces deux petites silhouettes filmée de dos dans ce désert de bitume et de sable.

Le téléphone sonne, la femme décroche, dévorée d’anxiété contenue sur la route désolée, elle répond que tout va bien, qu’elle fait des courses avec les enfants… On comprend immédiatement dans cette sobre mise en scène où l’on entend seulement cette sonnerie de portable sur le siège d’une voiture et cette réponse laconique et mensongère, que cette femme a peur de son mari, la victime, c’est elle…

Rentrée chez eux, une maison intérieur blanc comme une clinique, elle fume en cachette sous la hotte aspirante de la cuisine, quand son mari arrive, elle éteint sa cigarette sous l’eau de l’évier et se précipite pour l’embrasser et il dit « tiens, tu as recommencé à fumer », elle répond « je vais aller me laver les dents » mais il passe l’éponge… et l’entraîne au premier pour une étreinte fougueuse, il est soulagé sexuellement, elle est accro… Après un coup de fil alarmiste de l’école, le père reprend vite le dessus sur l’amant et se met légitimement à la recherche de ses enfants disparus, il perd alors son statut de bourreau et devient la victime…

Ce qui est très intéressant dans cette sorte de chronique de la peur traitée sur le mode d’un lugubre road movie, c’est que l’agression redoutée ne viendra pas de l’extérieur et du catalogue des phobies ordinaires mais des personnages eux-mêmes qui vont construire leur perte. Par peur de perdre son mari, la femme va créer un drame, pas celui qu’on imagine avec la crainte du spectateur (comme celle du père) que les enfants disparus aient été tués ou agressés sexuellement par un inconnu mais un autre drame, fruit de l’enchaînement des mensonges, de dissimulations et des quiproquos… Il y a bien un homme inconnu qui ramasse les deux enfants en pleine nuit mais il ne les agresse pas, pire, c’est Léa, la peste, qui menace l’homme de l’accuser d’attouchements qu’il n’a pas commis si il ne lui offre pas un vrai repas dans un fast food…

Le réalisateur a le courage de transgresser le tabou des enfants angéliques et d’oser noircir le portrait de Léa ; au contraire, l’ inconnu qui va les prendre en charge n’est ni un héros ni un assassin, effrayant de médiocrité, c’est plutôt un brave type pas certain de le rester… il loge les enfants dans un hôtel minable où il est employé à des tâches de ménage, il ne se cache pas pour s’envoyer en l’air avec une femme sous le nez des enfants, il les transporte en voiture, il s’en occupe un peu… Les enfants veulent téléphoner à leur père, l’homme accepte, il fait lui-même le numéro, leur belle-mère est seule dans la maison, allongée sur son lit, le père est sur la route à la recherche des enfants, la femme ne décrochera pas le téléphone, elle devient la tueuse…

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Les circonstances, la précarité, l’absence d’espoir d’améliorer un quotidien professionnel débilitant à remplir les boites des toilettes de papier hygiénique dans des motels sinistres, vont faire grimper le drame d’une marche : regardant la télé par hasard, l’inconnu y découvre les photos des deux enfants qu’il trimballe, et se laisse tenter par la récompense promise à l’antenne, passant de l’autre côté du miroir…

Le père qu’on avait connu macho, intolérant, conquérant, se dissout dans le drame, sa femme, consumée par la passion, ne supportera pas l’idée du regard de son mari quand elle sera démasquée, Léa reproduira ses schémas de cruauté envers l’inconnu qui les a recueillis, anéantissant son sauvetage et celui de son frère ; la seule victime constante et innocente sera Constantin, le petit garçon, inféodé à sa sœur, à sa belle-mère, aux agressions extérieures, que Léa perdra quelques heures à l’intérieur de la disparition et qui lui reviendra démoli et mutique d’on ne sait quel traumatisme qu’on redoute pour lui…

Beau portrait de femme à la « Péché mortel » avec Gene Tierney se jetant dans l’escalier pour ne pas avoir d’enfants et garder son mari pour elle seule… Beau portrait de névrosée perverse qui fait payer sa soumission et sa peur de la perte de l’objet de passion au prix fort à l’intéressé… Beau portrait d’enfant au regard de femme que le remariage de son père et le désarroi supposé de sa propre mère, ont transformé en monstre… Dans ce combat de femmes entre Léa et sa belle-mère, il n’y a pas de place pour les deux… Encore moins de place pour les hommes alibis de ce règlement de comptes, ce père dépossédé des ses enfants dont toutes les deux se disputent la préférence, ce frère sans défense…

Des gros plans des visages dès le début, le visage de Léa, pièce maîtresse du puzzle, le visage de Constantin, la nuque de la belle-mère qui conduit, le profil de cette femme qu’on découvre blonde, douce et jolie… Les images sont simples, quelques effets avec des arbres passant comme des tâches vertes floues en accéléré pour signifier la vitesse d’une voiture, d’un train, un plan bleu fixe après le passage du train. Contrairement à beaucoup de réalisateurs qui prennent la pose du dépouillement esthétisant qui vire à la photo d’art, ici, on va à l’essentiel, on est dans l’épure et l’ellipse avec juste ce qu’il faut de pouvoir émotionnel dans le choix d’une image à l’écran pour ressentir autant que comprendre le crescendo du drame, les sentiments des protagonistes.

Second film du réalisateur Christoph Hochhaüsler après "L'Imposteur", c’est un film un peu stylisé avec une psychologie très fine des personnages et une recherche de l’émotion par carence de démonstrations et d’effets, le réalisateur possède une faculté d’évocation et un pouvoir de suggestion qui se rapproche de la simplicité vraie, celle qu’on retrouve parfois quand on a su gommer le superflu et faire le deuil des artifices, on aimerait voir davantage de films sur ce registre. On annonçait l’embellie allemande, c’est un renouveau maîtrisé, un film admirable.

ASC Distribution



Mini-Pitch : Terrifiée à l'idée de perdre son mari, une femme abandonne sur la route ses beaux-enfants à la suite d'une dispute et ne les retrouve plus... Un road movie de la peur par l'un des réalisateurs phare du renouveau enfin arrivé du cinéma allemand.

Présenté dans le cadre du festival du film Paris-Cinéma dans le cycle "L'Embellie allemande".



Publié dans Cinéma Allemand

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K
yXgpazLgfPI'm out of league here. Too much brain power on dispaly!
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B
Beau portrait de névrosée perverse ==> Tout un programme ...
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