"Cronaca familiare" ("Journal intime") de ZURLINI

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Les Grands Films Classiques

Si on avait encore un brin d’espoir de bonheur éphémère dans "Eté violent" (lire la critique du film...) ou "La Fille à la valise", il n’en reste rien dans cette "Cronica familiale" ("Journal intime")… Tiré d’un roman de Vasco Pratolini, c’est un vrai mélodrame sans retour. Si le film, lion d'or à Venise en 1962, est indubitablement un chef d’œuvre s’agissant des compositions, des tableaux, de images et des lumières en clair-obscur, le récit atteint ici l’apogée des «lamenti» avec les dialogues des deux frères dont l’un est mourant à propos de leur mère défunte….

Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques
 

Le scénario du drame

Deux frères vont être élevés dans des conditions socialement aux antipodes : le petit Lorenzo (Jacques Perrin), accusé d’avoir «tué sa mère» en naissant, d’abord confié à sa grand-mère (Sylvie), va être adopté par le majordome d’un aristocrate anglais qui en fait un jeune homme aux bonnes manières. Le frère aîné, Enrico (Marcello Mastroiani), resté dans la famille maternelle, le rejette alors à double titre : la mort de leur mère et les privilèges. D’autant que le père adoptif sépare moralement Lorenzo de ses racines en interdisant notamment qu’on lui parle de sa mère. Des années plus tard, Lorenzo adulte vient frapper à la porte de son frère, journaliste fauché qui peut à peine payer ses factures. Lorenzo a quitté la maison où la situation a considérablement changé car l’aristocrate anglais est mort et le père adoptif de Lorenzo ruiné. Enrico va alors prendre en charge ce petit frère fragile bien qu’il y rechigne dans un premier temps… Mais la spirale du malheur entraîne Lorenzo de ruine en maladie jusqu’à une agonie misérable…

Les personnages

D’une certaine façon, on peu dire que Lorenzo et Enrico sont les deux visages du destin d’un homme : celui demeuré dans la cellule familiale, en quelque sorte aguerri à la pauvreté, habitué à se battre et l’autre qu’on croit sauver de la misère en le confiant à un riche étranger et qui ne s’en remettra pas au premier revers de fortune. Avec la notable différence que pèse sur le second le poids de la culpabilité d’une mère morte en couches dont on l’accuse de l’avoir tuée… Si Enrico a longtemps la tentation de ne pas aimer son petit frère pour des raisons familiales externes, la confiance immense que lui voue Lorenzo aura raison de ses réticences, le laissant sans défense devant ses souffrances. On pourrait d'ailleurs schématiser, et les physiques des acteurs à l'époque en témoignent, en disant que le frère Enrico est un personnage masculin protecteur et Lorenzo son versant féminin vulnérable. Marcello Mastroiani, exceptionnel, donne à voir sur son visage avec un minimum d’effets, un sous-jeu très intériorisé, le conflit et la douleur qui l’envahissent au fur et à mesure que la santé de son frère périclite, ce chagrin sans larmes, le pire de tous. Jacques Perrin, teint en blond jaune, est livide, maladif, jouant de manière nettement plus extravertie. Habillé longtemps d’un pardessus beige quand son frère est vêtu d’un manteau bleu marine, Lorenzo finira dans des draps blanc sale et Enrico dans noir du deuil. Les couleurs du films sont en bleu-vert et en beige-blanc, bichromatiques, les images de Jacques Perrin sur son lit d’hôpital, transféré comme mourant seul une chambre avec un lit et rien autour, un pauvre fauteuil noir au fond de la chambre, la moitié du visage éclairé, l’autre déjà dans la pénombre, sont d’une beauté à couper le souffle (le mythique directeur de la photo Giuseppe Rotunno a travaillé aussi notamment sur "le Guépard" et" Senso"). Dans l’ensemble, c’est sûrement le film le plus abouti picturalement parlant et du cinéma de Zurlini et du cinéma italien de l’époque.

Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques

Le film dans l'époque

Après le néoréalisme italien, on entamait avec Zurlini et Antonioni, voire Visconti, le réalisme poétique qu’on pourrait dire «intérieur». Si Zurlini est méconnu aujourd’hui, c’est en premier lieu parce qu’il a eu le malheur d’exister en même temps qu’Antonioni, cinéaste moderne avant l’heure de la désespérance des sentiments dont beaucoup de jeunes cinéastes (notamment asiatiques) s’inspirent encore largement aujourd’hui. En second lieu, le désespoir de Zurlini, inadapté à la vie était réel, mort à 56 ans en laissant 8 films en 20 ans (1955/1976), son état moral l’obligera à renoncer pendant les dernières années de sa vie à des projets sublimes comme" Le jardin des Finzi Contini" (ce film va ressorti enfin ! ! ! ! ! ! en juillet…) dont il écrit le scénario et qu’il confie pour la réalisation à De Sica.
Le "Journal intime", si il est sans doute le plus beau film de Zurlini (parmi les 5 que j’ai vus, les autres sont quasiment introuvables), est aussi le moins facile à voir aujourd’hui : le sujet et le récit sont datés et on a du mal a en extraire l’universalité des sentiments. Bien que le jeu des acteurs et la mise en scène soit modernes et indémodables, indémodés, le genre mélo réaliste démonstratif a quelque chose d’anachronique, l’identification à la situation et aux personnages est difficile (contrairement à un film comme "Le Professeur").

Marcello Mastroianni et Jacques Perrin. Les Grands Films Classiques

Jacques Perrin et Valerio Zurlini

Jacques Perrin, aujourd’hui essentiellement producteur, venu après la projection du film parler de Zurlini et du tournage de "Cronaca familiare", a rencontré Zurlini par hasard alors qu’il jouait au théâtre "L’Année du bac" avec Sami Frey et c’est ce dernier que le réalisateur était venu voir en coulisses... Jacques Perrin est le héros quasiment malgré lui de l’univers de Zurlini, héros de trois de ses films "La Fille à la valise" (1962), "Cronaca familiare" (1962) et Le Désert des Tartares (1976), succédant à JL Trintignant ("Eté violent", 1959) et précédant Alain Delon ("Le Professeur", 1972), le plus fort de tous et mon film préféré de Zurlini malgré la coupure de 20 minutes à ce qu’on dit et la dénaturation d’un projet plus ample…) Plus tard, Jacques Perrin raconte que c’est lui qui a en quelque sorte forcé la main de Zurlini pour qu’il réalise "Le Désert des Tartares", pressentant une correspondance entre lui et Dino Buzzati (il semble que malgré que Buzzati lui ait clairement dit de le trahir pour adapter son livre, Zurlini n’ait pas osé et c’est vrai que personnellement, je trouve le film bien inférieur au livre).

45 ans après le tournage du Journal intime, Jacques Perrin se souvient… Zurlini ne dirigeait pas les acteurs car il les avait déjà longuement conditionnés psychologiquement auparavant, Jacques Perrin insiste sur une dimension essentielle du travail de Zurlini, bien qu’il soit avant tout un peintre et ses compositions superbes dans Journal intime en témoignent et un critique de peinture, professeur d’histoire de l’art, Zurlini voulait filmer l’âme des gens! Jacques Perrin parlant du travail de Marcello Mastroniani, raconte comment cet acteur de génie fuyait toute psychologie et explications et ne préparait quasiment pas ses scènes, recherchant pour chaque prise à être surpris comme dans la vie.


Jacques Perrin et Jean-Antoine Gili au cinéma Grand Action

Rare rescapé de cette période, Jacques Perrin est toujours aussi séduisant… bavard, intelligent et vivant, la photo sur le blog ne lui rend pas justice, je l’ai prise avec mon téléphone mobile lors du petit cocktail qui a suivi la projection au cinéma Grand Action dirigé par une sémillante jeune femme en robe de satin bleu ciel organisant l’événement pour le cinéclub mensuel Positif. Séance présentée par Jean-Antoine Gili le spécialiste du cinéma italien de la revue Positif (auteur de nombreux livres sur le cinéma italien et responsable du festival italien d’Annecy).



Publié dans CINECULTE 1960

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voyance gratuite mail 21/04/2016 12:14

Je suis vraiment fière de vous découvrir, votre blog est vraiment super ! J’aime bien son interface, et j’ai trop adoré le contenu aussi. Surtout continuez ainsi !

GRIMBERG 15/08/2007 21:48

Soirée Zurlini au Grand ActionBonjour,

ayant participé à cette très belle soirée, je peux vous fournir, si vous le souhaitez, une photo de Jacques Perrin aux côtés de Jean Gili.

Je présenterai prochainement le film documentaire consacré à cette projection et au film de Zurlini, Journal Intime. La diffusion aura lieu sur le site du Grand Action et sur le mien : www.aulongcourt.com

Cordialement

O. Grimberg