"L'Imposteur" Paris-Cinéma cycle L'Embellie allemande : L'Ennui devant soi...

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Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

Second film de Christoph Hochhaüsler après "Le Bois lacté"(2003), «L’Imposteur» a été proposé au festival de Paris-Cinéma dans le cycle «L’Embellie allemande».

Une silhouette dans la nuit sur la route dont on verra quand l’image se rapproche qu’il s’agit d'un jeune homme, mais cette fois-ci le personnage principal marche la nuit, filmé de face (dans « Le Bois lacté », ce sont les silhouettes des deux enfants de dos le jour sur la route). On entend le bruit réel amplifié du vent dans les feuilles qu’on pourrait croire celui d’un moteur de voiture mais de voiture, il n’y en a qu’une échouée en épave sur un talus avec son conducteur en sang écrasé contre le pare-brise. Le jeune homme s’approche, vivement intéressé par l’accident.

De retour chez lui, intérieur blanc et neutre d’une maison ordinaire d’un lotissement (comme dans « Le Bois lacté »), le jeune homme dîne avec ses parents, ce qui pose immédiatement les rapports entre les protagonistes : une mère abusive, un père impuissant et omniprésent, un jeune homme assommé d’ennui et d’incompréhension qui a d’ailleurs renoncé à en espérer. On le tanne pour trouver un emploi « une lettre de réponse aux annonces par jour ! » claironne la mère. Grand moment que cette scène où les parents ont enrôlé le frère aîné, la perfection de la famille, pour coacher le cadet dans une simulation d’entretien d’embauche avec le père et la mère interrompant et contredisant sans cesse.Le chemin de croix des entretiens avec les DRH des entreprises, alternant questionnaires « clé en main » , encouragements et gronderies paternalistes, est le morceau de bravoure du film, plein d’humour (grande différence avec le premier film du réal, ici, l’humour est très présent malgré la noirceur du sujet). Le jeune homme répond à peine quand il entend la question, muré dans un inaccessible ailleurs, sa couleur préférée, il n’en sait rien, à quoi lui fait penser un dessin, à rien, il prétend aimer voyager sur son CV…il est allé aux îles Canaries une fois dans sa vie, etc…

Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

Armin Steeb, jeune homme trop beau au physique féminin, la blondeur scandinave, la finesse des traits, les lèvres charnues, a un regard d’ange exterminateur à la Terence Stamp, version indolente des ados de Gus Van Sant. Paresseux comme une couleuvre, sa principale activité consiste à ne rien faire dans sa chambre où il se complait à périr d’oisiveté, ou le portrait d'un branleur teigneux et apathique. C’est en essayant de rédiger une nième lettre de candidature que vient l’idée saugrenue à Armin d’y substituer sa première lettre anonyme à la police où il se déclare responsable de l’accident qu’il a vu sur la route. Chemin faisant, la machine s’emballe et voit Armin s’obséder sur le sort des accidents et des accidentés successifs qu’il recherche jusqu’à passer à l’acte…

L’incommensurable ennui dégagé par les rapports et les réunions de familles, les parents, les deux frères et leurs épouses, Armin seul dans son coin, est admirablement bien vu : propos assommants tenus par les parents, parlant pour ne rien dire ou pour asphyxier leur fils de questions et de conseils. Indifférence absolue d’Armin aux joies familiales telle l’annonce de la grossesse d’une belle-sœur que le second frère veut annoncer comme une surprise. Pendant qu’on jase en famille, le jeune homme fantasme sur des motards gays, des groupes d’hommes en cuir avec des casques de moto. Scène choc, sobre et cruelle, où une musique assourdissante (dans une maison où l’on n’en écoute jamais) mène les parents sidérés du palier vers l’étage où Armin fait son apprentissage de l’homosexualité contre le mur de sa chambre, la sono à fond, avec un motard ramassé on ne sait où.

L’utilisation des sons et des bruits domestiques est une des clés de la réalisation si empathique de CH : on « s’y croirait » comme on dit : sur la route avec le vent et le moteur de la voiture qui va déboucher, derrière la voie ferrée avec le train roulant à toute vitesse, se rapprochant, puis s’éloignant, dans l’escalier assourdissant de musique qui mène à la chambre d’Armin, etc…

Chez Christoph H, une phrase, un regard en dit plus long qu’explications et dialogues : cet exemple de motif de sortie des parents pour se distraire « on va voir la nouvelle cuisine des Untel, tu veux venir avec nous ? Ca ferait plaisir à ta mère »…Ce plan d’un cadeau transporté avec je m’en-foutisme du bout des doigts que les parents d’Armin l’ont forcé à apporter à un camarade infirme dont il a volé le fauteuil roulant pour faire la course avec Katja… Le regard d’Armin croisant celui de Katja (dans la dernière scène du film), son premier sourire du film, l’expression de Katja regardant « autrement » Armin, le tout en silence, est absolument parlant ! Le personnage de Katja, au regard gris de serpent (ravissante actrice au physique proche de celui de Liv Tyler), la vraie et fausse petite amie d’Armin et d’Ulrich, est impitoyable comme celle qui juge, choisit et exclut.

Nora Von Waldstätten et Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

En parlant de "L'Imposteur", on est obligé de faire souvent référence au premier film « Le Bois lacté » tant les thèmes sont communs quoique très différents dans le traitement de l’histoire. Dans les deux films, on note en première image du film un personnage en errance sur la route, la présence des trains passant en arrière-plan sur cette route ; l’utilisation des bruits réels comme vecteur naturel des sensations (voir plus haut) ; l'incommunicabilité des personnages principaux, isolés mentalement du reste du monde, leurs fantasmes et leur haine, le mur étanche entre la femme et son mari (« Le Bois Lacté ») ou l’ado et ses parents (« L’Imposteur ») au point qu’ils ne se connaissent absolument pas.L’accent mis sur la violence de la sexualité (dans les deux cas, consommée avec rage au premier étage comme pour la séparer de la vie du rez-de-chaussée) ; le poids du foyer et des tâches quotidiennes, l’escalade du mensonge, des dissimulations et ses conséquences tragiques jusqu’à l’inéluctable passage à l’acte, etc...

"L'Imposteur" est à la fois beaucoup plus accompli que le premier film de Christoph H avec la hiérarchisation sociale du chômage et la critique de l’implacable ritualisation des entretiens d'embauche, de l'obligation de "se vendre", de l'impossibilité d'exister autrement que médiatiquement en faisant « un coup », l’éveil à l’homosexualité, l’introduction de l’humour totalement absent du premier film, etc... "Le Bois lacté" est une oeuvre plus dépouillée, plus pure, plus harmonique, plus simple sur le fond, avec des évènements ordinaires dont la combinaison pas ordinaire va conduire au drame tandis que le scénario de « L’Imposteur » traite de sujets multiples dont un seul aurait pu faire un film.

Dans les deux cas, un cinéma exemplaire où tout sonne juste et précis, un régal de cinéphile, à découvrir… Dans le cycle allemand de Paris-Cinéma, j’ai eu l’occasion de voir également « Sehnsucht » de Valeska Brisbach (en compétition) que j’avais nettement moins apprécié, l’hyperréalisme de la photo et le souci de naturel à tout prix virant au naturalisme, la pauvreté des rapports entre les personnages, m’ayant un peu rebutée. Des deux films de Christoph Hochhaüsler, je préfère un peu « Le Bois lacté», une œuvre de feu sous la glace, unique en son genre.

Constantin Von Jascheroff. Heimatfilm

Mini-Pitch : pour tromper l'ennui du pesant quotidien familial, un jeune homme écrit des lettres anonymes pour s'accuser d'accidents qu'il a vus dans la presse, portrait d'un branleur jouant à un jeu pervers qui trouve une solution fatale...

Film proposé dans le cycle "L'Embellie allemande" de Paris-Cinéma

MMDor+ : la vo m'a pas trop dérangé car on parle assez peu dans ces films allemands...




Publié dans Cinéma Allemand

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