"MA" : Un Nom à perdre la tête...

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Il semble qu’il soit de bon ton et du dernier snobisme de la part des critiques de tout poil, de Télérama à Studio, en passant par les Cahiers du cinéma, de trouver MA génial tout en considérant les sans-culottes qui n’y auraient rien compris avec condescendance... Qui n’auraient pas saisi, par exemple, que le film ne traite en rien l’histoire de France mais du désarroi des jeunes filles en fleurs, comme Sofia Coppola y excelle dans ses deux précédents films : «Virgin suicides» et «Lost in translation». Qu’en poussant un peu le raisonnement, ce troisième volet d’une sorte de trilogie relèverait plutôt de l’autofiction se référant à la jeunesse de Sofia Coppola elle-même, héritière du monument du cinéma qu’est son père Francis FC et leader des icônes de la mode, ayant longtemps cherché sa voie, notamment en faisant un stage à Paris chez Chanel comme styliste dès l’âge de quinze ans, puis de la photo de mode, en passant par la case actrice dans «Le Parrain 3» où les critiques de l’époque l’ont éreintée, l’accusant d’être responsable de l’échec du film. Des influences que l’on retrouve à 200% dans MA.

Personnellement, ce qui m’a frappée tout au long du film, c’est le soin obsessionnel apporté au choix des couleurs et des étoffes. Si Sofia Coppola n’avait confié qu’elle a choisi les couleurs des costumes en partant des pâtisseries de Ladurée (il a inventé pour l’occasion des macarons à la rose), on le devinerait aisément d’autant qu’il pleut des gâteaux et autres assiettes de sucreries pendant une bonne partie de la projection, et, pour suivre les critiques qui n’y voient qu’une transposition de la jeunesse dorée d’aujourd’hui à Versailles, toutes ces jeunes femmes s’empiffrent en restant aussi filiformes qu’Ally Mac Beal…. On pourrait écrire un article entier sur le défilé des robes et des toilettes dans un camaïeu de tons pastels et éteints, avec la symbolique simplette d’une touche de couleur vive ou foncée comme un vilain petit canard qui nous ferait comprendre d’emblée qui est la méchante : Madame du Barry, seule à porter du violet et du pourpre dans une assemblée en robes aux tons délicatement passés : ivoire, jaune vanillé, rose poudre, abricoté, un seul personnage en velours bleu France, le roi, voire la première dame, MA s’émancipe à la mort de Louis XV, la voilà passant du noir occasionnel au costume en satin rose Barbie, etc… Idem pour la musique de clip volontairement décalée pour nous mettre le marché en main : le choix du pop rock n’est en rien anachronique, c’est moderne et créatif, le cinéma n’est pas un manifeste politique comme auraient le tort de le penser Nanni Moretti ou Rachid Bouchareb, mais del’aaaart… Ainsi la performance de glisser une paire de Converse usée parmi les délicats escarpins en satin a comblé les journalistes, quelle artiste!

Le générique donne d’emblée le ton : sur une musique pop, un plan de Kirsten Dunst somptueuse, son corps parfait filmé de profil avec un gâteau rose et une pédicure à ses pieds, on nous promet rien que luxe, calme et volupté. Puis retour en Autriche sur MA adolescente aux cheveux raidis. C’est sans doute la toute première partie la plus réussie du film : le passage, bien que très stylisé, du monde de l’enfance autrichienne à la cour du roi de France «vous entrez du côté autrichien, vous ressortirez du côté français comme dauphine de France». Toutes les sèquences en carrosse sont filmées également de profil, avec des plans sur MA à travers la vitre du carrosse et une musique qu'on aurait bien qualifiée d'assourdissante si on ne craignait de faire démodé...

Bien entendu, de 14 à 37 ans, hormis les changements de coiffure, autre indicateur avec les couleurs et la musique, il faudra pour le spectateur imaginer tout seul le rajeunissement et le vieillissement de MA, l’actrice KD ne perdant ni ne prenant une ride de tout le film. Bien entendu, tout ce beau monde est briqué et propre comme si on avait installé des douches et des jacuzzis dans un siècle où la plupart des maladies étaient imputables au manque d’hygiène de courtisans qui ne se lavaient pas. Bien entendu, toutes ces dames ont de petits chienchiens sous le bras comme dans les magazines people.

Kirsten Dunst. Sony Pictures Entertainment

Avec un coup d’œil très américain de guide éclairé, la réalisatrice s’attarde longuement sur les lustres de Murano, les ciels de lit, les tentures, avec un plaisir non dissimulé de tourner à Versailles. Quand on a filmé la déco, les costumes, reste à mettre en scène les relations entre les personnages, et c’est beaucoup moins aisé… On va donc imaginer d’interminables scènes de protocole tourné en dérision. Pourtant, une question seule obsède la cour et harcèle la pauvre petite fille futile inutile : son mari, le futur Louis XVI, ne la touchant pas sept années durant, sans héritier en vue, le mariage pourrait être annulé, c’est l’occasion de quelques rares plans sur la légende du rock, Marianne Faithfull, en mère culpabilisante de MA lui écrivant son mécontentement. Le même traitement elliptique est réservé à Aurore Clément, transfuge du non moins mythique «Apocalypse now » qu’on filme de loin en loin. Le sujet du film est ailleurs dans l’observation obnubilée de l’intimité et la désespérance de ces jeunes filles oisives vivant en bandes, la duchesse de Polignac dans le rôle de la meilleure copine, qui passent le temps à manger et se gausser, à danser et flirter, et surtout, à boire des hectolitres de champagne, ce qui nous vaut multe plans des coupes qui se remplissent et se vident, et, cerise sur les gâteaux de Ladurée, un geste d’une belle sniffant de la coke pour faire la paire d’anachronismes prémédités avec celle des Converse citée plus haut. Dans la salle parisienne où j’ai vu le film, le public était le même que pour « Hell » de Lolita Pille… Si Sofia Coppola a voulu nous retranscrire l’ennui des personnages en temps réel, c’est parfaitement accompli, on s’ennuie autant qu’eux et sans rien à grignoter que les cookies surgelés de la chaîne Pathé-Gaumont!

Kirsten Dunst et Jason Schwartzman. Sony Pictures Entertainment

Les relations entre Louis XVI et MA sont totalement angélisées, il est gauche et timide, n’aime rien tant que la serrurerie, elle est jolie et enjouée, un peu frustrée, joue à la bergère au Petit Trianon et à l’amante passionnée avec Fersen, mais le couple royal se regarde gentiment sans un reproche comme deux enfants dans des vêtements trop grands pour eux. Petit à petit, bien qu’on ne comprenne pas très bien pourquoi dans le film tant c’est montré par son et lumières sans un mot d’explication, la dépensière MA, dite l’Autrichienne, va être détestée de tous, quand le peuple réclame du pain, elle répond «qu’ils mangent donc de la brioche!» ; la scène où sa cour ne la suit plus pour applaudir au théâtre marque le tournant décisif de son tragique destin pour lequel la réalisatrice fera impasse sur son arrestation et sa fin sous la guillotine, se contentant d’un unique plan final de Versailles très esthétiquement dévasté.

Bien qu’on lui ait tiré le tapis sous les pieds avec un rôle peu sympathique d’insupportable frivole aussi minaudante que désoeuvrée et vaguement dépressive, KD s’en tire admirablement, en accomplissant le prodige de rester naturelle et presque attachante, à chaque image, on sent l’empathie de la réalisatrice pour son actrice fétiche qu’elle avait déjà filmée dans «Virgin suicides». Sofia Coppola n’aime rien tant que les poupées blondes, c’est elle qui lança la carrière de la superbe Scarlett Johansson que personne ne connaissait avant « Lost in tranlation », le rôle dévolu à la brune Asia Argento, une Du Barry, brune, trash et vulgaire, est éloquent. Outre les deux blondes mythiques très sous-employées que sont Marianne Faithfull et Aurore Clément, c’est surtout une affaire de famille avec Jason Schartzman, cousin de Sofia Coppola, dans le rôle de Louis XVI, son frère Roman Coppola dirigeant la seconde équipe du film, son père, Francis Ford Coppola, comme producteur du film et son nouveau fiancé, le chanteur du groupe Phoenix, auteur d’une partie de la musique avec celle des groupes des années 80 de la jeunesse de Sofia Coppola comme New Order ou Siouxsie and the Banshees.

Sony Pictures Entertainment

Dans ce clip géant, fashion et fastueux sur BO ultra-branchée, le comble du chic consiste à traiter la Paris Hilton attitude d’un groupe de happy few d’aujourd’hui dans le cadre du Versailles du XVIII° en prenant le parti de mixer les deux époques, l’une pour le fond, l’autre pour la forme ; en niant toute implication politique (à la conférence de presse, la réalisatrice a refusé poliment de répondre à une question sur la politique de son pays) ; en se préoccupant exclusivement du thème de prédilection de la cinéaste : les souffrances de la métamorphose de la jeune fille en femme (superposable à l’hydre à cinq têtes de «Virgin suicides»), voire de la perte d’identité de l’étrangère arrivant en milieu hostile. S’agirait-il d’une sorte de clone de Sofia Coppola, fille de… qui en aurait bavé sans doute davantage que ne le laisserait supposer un statut social lui permettant d’offrir 500 bracelets de chez Van Cleef et Arpels, distribués aux 500 invités de la fête de MA à Cannes comme carton d’invitation, ultime provocation qui en a exaspéré plus d’un(e) resté(e) à la porte de la soirée… Ce n’est en rien un film distrayant, c’est un film esthétisant de photographe so hype, louchant plus du côté de David Hamilton que de « Barry Lyndon »…, qui fait surtout penser à la suite royale d’un palace de la taille d’un château, où l’insondable ennui des protagonistes le disputerait au luxe ostentatoire de la déco, finalement, on n’est pas si loin que ça de la philosophie des fêtes du «Parrain» avec les chèques des invités dans la corbeille de baptême...

Mini-Pitch : le troisième volet d'une trilogie sur les jeunes filles en fleur d'aujourd'hui par la réalisatrice de "Virgin suicides" sous le prétexte de raconter le destin tragique de la dernière reine de France.



Publié dans Films 2006

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Armelle B. 19/09/2007 10:17

Remarquable critique, fouillée et très complète, écrite d'une plume vive et incisive. Bravo. Il faut du moins reconnaître à ce film imparfait d'avoir eu le mérite de donner, à l'image contrastée de Marie-Antoinette, jusque dans l'expression d'un bovarysme qui nous la rend proche, une fraîcheur et une jeunesse d'une émouvante humanité et ,peut-être aussi, d'avoir incité certains de nos contemporains à revisiter ce chapitre de notre histoire, où la proclamation des droits intangibles de la personne humaine s'est accompagnée d'une suite de barbaries sans pareilles. Il est certain que Sofia Coppola s'est beaucoup projetée dans le personnage avec des partis pris esthétiques excessifs et, qu'au final ,cette princesse, puis cette reine qu'elle nous présente, a plus à voir avec Lady Diana qu'avec une souveraine qui n'a vraiment rejoint sa vraie nature que lorsque la tragédie a fait irruption dans sa vie. ARMELLE

Armelle B. 18/09/2007 19:33

Remarquable critique très fouillée, très pertinente, rédigée d'une plume vive et incisive. Bravo. Mais on ne peut refuser à ce film d'avoir donné à la figure contrastée de Marie-Antoinette, jusque dans l'expression d'un bovarysme qui nous la rend proche, une fraîcheur et une humanité singulières et, peut-être, incité le public à revisiter un chapitre de notre histoire où la proclamation des droits intangibles de la personne humaine s'est vue entachée d'une suite de cruautés sans pareilles et où la plus raffinée des civilisations sombra sans crier gare dans trois années de barbarie. Bien sûr, cette Marie-A ntoinette là est une vision très personnelle de Sofia Coppola avec des partis pris esthétiques excessifs et surtout la peinture d'une princesse, puis d'une reine, beaucoup plus proche de Lady Diana que de la véritable Marie-Antoinette qui n'est vraiment devenue elle-même que dans l'irruption de la tragédie qui allait l'emporter. ARMELLE

Hello 20/04/2007 17:34

moi g vu le film et il est genial

Hello 20/04/2007 17:33

moi g vu le film et il est genial

vierasouto 21/02/2007 06:38

Je n'ai pas revu le film depuis sa sortie et je ne pense pas le revoir mais je garde un souvenir d'une grosse pâtisserie rose... Je suis d'accord qu'il s'agit de la transposition de la vie des Sofia Coppola jeunesse new-yorkaise dorée d'aujourd'hui mais il y a justement ce côté snob et matuvu qui dégouline, les macarons à la rose créés par Ladurée, le chateau de Versailles loué, les bracelets Van Cleef aux invités à Cannes comme carton d'invitation, Alain Delon qui a compris qu'elle lui proposait un rôle pour s'offrir un grand acteur français en France a refusé. Je ne vois rien de commun entre ce film plus luxueux que bien filmé ou observé et les deux précédents, surtout le coup de maître de "Virgin suicides".