JE T'AIME JE T'AIME : Révolution SF d'Alain Resnais (1968)

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Il y a des noms qui font rêver : celui d’Olga Georges-Picot par exemple, le genre d’actrice météore des années 60 dont personne ne se souvient comme de Danièle Gaubert ou Johanna Shimkus*, sauf quelques pèlerins qui les connaissent pour un rôle unique, ainsi Olga GP dans «Je t’aime je t’aime» (1968) d’Alain Resnais. Ce n’est pas qu’elle ait révolutionné le jeu d’actrice de l’époque mais son apparition à l’écran dans la minute de bonheur de Claude Rich, lui, sortant de l’eau avec un masque et un tuba et la découvrant, elle, allongée sur le flanc sur la plage, en maillot une pièce noir très chic, coiffée comme Sylvie Vartan à l’époque avec une lourde frange et des cheveux roux mi-longs... superbe…

Le fronton en verre d’un service de chirurgie, deux silhouettes au fond du long couloir blanc, et, dans ce cadre blanc monacal désert et silencieux, deux hommes parlant par bribes d’un patient qui s’en sortira… Après une tentative de suicide ratée, Claude se remet d’une opération chirurgicale dans une clinique belge «je ne vous imaginais pas vous suicider avec une arme à feu» lui dit le médecin, «moi non plus, d’ailleurs, je m’en suis tiré» lui répond Claude, cet échange donne le ton du film : grave et léger avec un humour pince sans rire. Pendant ce temps, un savant complote dans le bureau du directeur de la clinique pour débaucher Claude à des fins expérimentales dans son labo de recherche sur le temps. Sans famille ni envie de vivre, Claude qui «revient de loin » représente le cobaye idéal. A sa sortie de clinique, le savant l’aborde dans la rue pour lui proposer de le suivre dans son centre de recherche à 50 kms, Claude s’enquiert de la météo, il fait beau pour la route, donc, il accepte de les suivre, toujours ce ton léger, détaché…

L’expérience scientifique consiste dans un premier temps à faire revivre à un patient une minute d’un passé remontant à un an plus tôt. Une époque où Claude se souvient parfaitement qu’il était en vacances dans le midi de la France. Après un traitement médicamenteux consistant à faire du cobaye un dormeur éveillé conservant la conscience des événements, enfermé dans une sorte de cerveau en plâtre de la taille d’une maisonnette, Claude se retrouve allongé à l’intérieur d’une sorte de sculpture en forme de circonvolution du cerveau. Après quelques toussotements au démarrage de l’expérience (l’image clignote alors à l’écran comme un appareil qui a un faux contact), Claude se revoit nageant sous l’eau, sortant de l’eau avec masque et tuba en disant trois phrases à Olga GP qui l’attend sur la plage en maillot de bain une pièce noir et cheveux roux. Une scène qui va se répéter multe fois, quelquefois à l’identique, quelquefois allongée ou raccourcie, l’expérience s’enlise… Intercalés avec cette scène récurrente, les souvenirs et la genèse de l’histoire d’amour de Claude et Catherine font surface mêlés aux fantasmes du patient. Entre deux périodes de souvenirs, on revient donc de temps en temps à l’intérieur du cerveau en plâtre, puis on retourne invariablement sur la plage où ce moment de bonheur auquel Claude se raccroche va devenir son rocher de Sisyphe…

Par le tour de magie d’une mise en scène originale, voire fantaisiste dans sa présentation mais très rigoureuse dans sa construction, les séquences des souvenirs nous apportent peu à peu les pièces du puzzle de l’histoire d’amour de Claude et Catherine depuis leur rencontre dans un bureau. C’est un film d’une maîtrise hors du commun techniquement parlant mais pas seulement : ce film a un ton particulier entre gravité et légèreté, une nonchalance élégante et poétique pour laquelle la performance de Claude Rich n’est pas étrangère. Un acteur qu’on voyait souvent à l’époque dans des comédies (avec Louis de Funès, par exemple) dont on se demande pourquoi il n’a pas joué davantage de rôles à sa mesure quand il faudra des décennies avant qu’on ne se rende compte de son génie dans «Le Souper» endossant le costume de Tayllerand face à Claude Brasseur en Fouquet. Sensibilité, finesse, nuance, humour, charme, pudeur, Claude Rich possède tout cela dans le rôle de Claude, éblouissant, séduisant, touchant…

Voilà un film introuvable en DVD, projeté au compte goutte (une séance unique à la cinémathèque à 15h un vendredi) qui semble avoir été frappé par le sort dès sa sortie où pour cause de mai 68, sa présentation à Cannes fut annulée avec le festival. Sorti l’année suivante dans l’indifférence générale, le film passe pour une œuvre de jeunesse quand il contient tous les thèmes chers à Resnais déjà traités de façon magistrale sur le mode d'un film de SF : le passé, la mémoire, le souvenir, la science, le couple, la possibilité d’une seconde fois, etc... Bien que je connaisse mal l’œuvre de Resnais, ce n’est certes pas avec la collaboration Jaoui/Bacri qu’on risquerait de retrouver des films de Resnais de cette envergure, d’ailleurs, aujourd’hui, oserait-on encore une telle audace, sûrement pas en France…


La projection de « Je t’aime, je t’aime » en matinée de la cinémathèque n’avait pas trompé l’amateur, la salle était comble avec les parasites d’une bonne quarantaine de personnes arrivant en retard jusqu’à 20 minutes après le début du film, pendant que deux Tatie Danielle assises le rang derrière moi balançaient : «elle mis son manteau sur un siège, les gens arrivant dans le noir ne le voient pas..» et à chaque retardataire, elles ont persifflé «c’est son manteau, oui, il y a une place de libre… le manteau devant… la place» mais j’ai résisté, je suis restée immobile et muette et mon manteau aussi…


* Olga Georges-Picot (photo) dans «Adieu l’ami» de Jean Herman (1968) (l’actrice se suicidera dans les années 90), Danièle Gaubert dans «La Louve solitaire» d'Edouard Langereau (1967) (l’actrice, morte depuis d'un cancer, fut mariée à Jean-Claude Killy), Johanna Shimkus dans «Ho!» (voir critique sur le blog...) de Robert Enrico (1968) (l’actrice est toujours mariée avec Sydney Poitier pour qui elle abandonna sa carrière).



Publié dans CINECULTE 1960

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