Cannes 2007 : le palmarès du 60ième anniversaire

On parle dun palmarès cinéphile cette année à Cannes, cest exact car la sélection létait avec la moitié des films dauteurs jeunes peu ou pas connus du public. Présenté le lendemain de louverture, le film roumain "4 Mois, 3 Semaines et Deux jours" (photo) a immédiatement provoqué une sorte dengouement, tous les spectateurs ont compris avoir vu un film dexception, pour avoir eu la chance den être, je suis sortie de la projection avec un sentiment de satisfaction cinéphile, convaincue au delà du rationnel, jai réfléchi au pourquoi du comment ensuite. Ce film raconte la journée de deux jeunes filles dont lune se prépare à subir un avortement illégal dans la Roumanie de Ceaucescu. Film à la fois politique à portée générale et intimiste à puissante dimension émotionnelle, c est aussi bien le récit dune oppression collective que celui dune histoire individuelle poignante. Dans une ambiance de suspicion et de parano où les contrôles didentité sont incessants et le marché noir florissant, une étudiante va aider sa colocataire à organiser son avortement clandestin, cachée de tous, dans un hôtel minable. Un plan par scène avec des plans séquence de parfois 10 mn, le film est aussi une prouesse technique. Lire ma critique du film
Le grand prix a été attribué au dernier film présenté le samedi soir où il ny avait pas grand monde à la projection et aucune célébrité sur les marches "La Forêt de Mogari" de la japonaise Naomi Kawase (déjà Caméra dor en 1997*) est un film allégorique et méditatif sur le travail de deuil quun vieil homme et une jeune femme ayant chacun perdu un être cher, vont effectuer ensemble en plongeant dans la forêt.
Bien que la sélection américaine soit quasiment repartie bredouille, daucuns auraient bien vu la palme aller au dernier film des frères Coen "No country for old men", cest Gus Van Sant qui repart avec le prix spécial du 60ième anniversaire du festival de Cannes pour "Paranoïd park", nième film sur ladolescence et la mort (il avait déjà obtenu la palme dor en 2003 pour "Elephant" inspiré de la tragédie de Colombine) et pour lensemble de son uvre.
Production américaine de Spielberg avec un casting exclusivement français, Julian Schnabel, peintre dont cest le troisième film (après "Basquiat" et "Avant la nuit") reçoit le prix de la mise en scène pour "Le Scaphandre et le papillon". Ce film (sur les écrans depuis mercredi dernier) est tiré du livre autobiographique de JD Bauby écrit après un accident vasculaire qui la laissé entièrement paralysé. JD Bauby va utiliser les trois choses qui lui restent pour survivre et écrire son livre : une paupière vaillante, son imagination et sa mémoire intactes. La caméra subjective nous montre à lécran ce que voit et ressent le malade depuis son il valide, soit une partie de son champ de vision et ses fantasmes ou souvenirs de temps en temps. Cest bien le regard dun peintre et dun artiste en prise avec limaginaire qui permet ladaptation de ce roman apparemment inadaptable au cinéma.
Le prix du scénario est allé à un film ayant fait lunanimité chez les critiques : "De lautre côté" de lallemand dorigine turque Fatih Hakim. Scénario imbriqué de plusieurs destins qui sentrecroisent entre lAllemagne et la Turquie, le film bénéficie aussi de linterprétation exceptionnelle de lactrice culte de Fassbinder, Hanna Schygullah. Depuis quelques années, on assiste à lémergence du brillant nouveau cinéma allemand avec notamment lécole de Munich ("Le Bois lacté", "lImposteur", "Lucy""," lAssureur-vie"", Ping pong", "Requiem", etc ), des films sobres et sombres au plus près du quotidien qui évitent le pathos.
Deux films ex aequo pour le prix du jury : "Persepolis", le film danimation irano-français de Marianne Satrapi, avec les voix de Catherine Deneuve et Chiara Mastroniani et le contemplatif film mexicain de Carlos Reygadas "Lumière silencieuse" sur ladultère dun homme dans une communauté protestante intégriste implantée au Mexique (qui semble avoir pas mal rasé les festivaliers, programmé pour certains le même jour que l'hypnotique "LHomme de Londres" de Bela Tarr, les spectateurs nen pouvaient plus ).
Prix dinterprétation féminine à Jeon Do-yeon, actrice coréenne, pour son rôle de jeune veuve élevant seule son enfant dans "Secret sunshine" de Lee Chang-dong (deux films coréens en compétition avec "Breath" de Kim Ki-duk).
Prix dinterprétation masculine (étonnant) Konstantin Layronenko dans "Le Bannissement" dAndrei Zviaguintsev (deux films russes en compétition avec "Alexandra" dAlexander Sokourov), film hyper maniériste très fabriqué à la manière de (Tarkovski, Bergman) qui a pas mal agacé les spectateurs. A ce poste, on attendait plutôt Mathieu Almaric mais lacteur lui-même, qui se destine à la réalisation, ne le souhaitait pas, ou encore Javier Bardem dans le film des frères Coen
Un palmarès jeune qui dépoussière le festival et privilégie les films à faibles budgets sans stars internationales, Cristian Mungiu a dit en recevant son prix quil navait pas dargent pour monter son film six mois avant Cannes Un palmarès qui révèle un cinéma des pays émergents comme la Roumanie, remarqué lannée dernière avec "12h08 à l'est Bucarest", et qui obtient également cette année à Cannes le prix de la section Un certain regard avec "California dreamin" de Cristian Nemescu, réalisateur mort au mois daout 2006 quelques jours avant le montage de son film.
Ca na pas empêché que les fameuses marches rouges ne soient vraiment bondées autour du palais que pour les deux soirs de la venue de Brad Pitt et Angelina Jolie : une première fois pour le film "A Mighty heart", tiré du roman de Marianne Pearl sur lassassinat de son mari journaliste, produit par Brad Pitt et dont Angelina Jolie joue le rôle. Une seconde fois pour léquipe de "Ocean 13" avec une incroyable brochette de superstars séducteurs milliardaires autour de Steven Soderbergh : Brad Pitt, George Clooney, Matt Damon, Andy Garcia Le couple Brangelina, le plus célèbre du monde, tapi à labris des regards dans un palace du Cap dAntibes à quelques kms de Cannes, a semblé sympa mais traqué, méfiant, essayant déviter, même en conférence de presse, les questions qui pleuvaient sur leur vie privée.
Le moment fort du festival fut néanmoins la réunion des 33 réalisateurs le dimanche du 60ième anniversaire de Cannes, avec le film choral "Chacun son cinéma" pour lequel chacun avait concocté un court métrage de 3 mn sur la salle de cinéma. Remarqué, le retour dAlain Delon à Cannes (deux dimanches de suite, le premier pour le 60ième anniversaire et le second pour remettre le prix dinterprétation féminine) communiant avec la foule, ne se lassant pas de signer des autographes au lieu de rejoindre les marches Enfin, une invitée magnifique pour la finale avec Jane Fonda remettante de la palme dor, également destinataire dune palme dhonneur la veille pour lensemble de sa carrière, venue spécialement pour lhommage à son père avec la projection de "12 hommes en colère" de Sidney Lumet. Les dates du prochain festival de Cannes sont arrêtées : du 14 au 25 mai 2008.
* Naomi Kawase caméra d'or, voir le commentaire en bas du billet...
Palme dor
"4 Mois, 3 Semaines et 2 jours" de Cristian Mungiu (Roumanie)
Grand Prix
"La Forêt de Mogari" de Noami Kawase (Japon)
Prix spécial du 60ième anniversaire
"Paranoïd park" de Gus Van Sant (USA)
Prix du scénario
"De lautre côté" de Fatih Hakim (germano-turc)
Prix de la mise en scène
"Le Scaphandre et le papillon" de Julian Schnabel (France/USA)
Prix du jury
"Persepolis" de Marianne Satrapi (France/Iran) ET "Lumière silencieuse" de Carlos Reygadas (Mexique)
Caméra dor (pour un premier film, toutes sections confondues)
"Les Méduses" d'Etgar Keret (Israël)
Mention spéciale à "Control" dAnton Corbijn (GB)
Prix dinterprétation masculine
Konstantin Layronenko dans "Le Bannissement" dAndrei Zviaguintsev (Russie)
Prix dinterprétation féminine
Jeon Do-yeon dans "Secret sunshine" de Lee Chang-dong (Corée du sud)

Le Blog de Cannes quotidien...
PS. On vient de me signaler que cet article paru également dans Agoravox a été repris sur Yahoo actualités le mardi 29 mai...
Publicité