"Chacun sa nuit" : La Chair est forte /Avant-première
Pour ceux qui penseraient voir un film pour ados avec ados canon dans le genre de "Souviens-toi l'été dernier" et autres produits formatés, c'est loupé! On aurait plutôt affaire à une version des "Enfants terribles" de Cocteau tendance Borgia...
Pierre et Lucie ont grandi avec une bande de copains à moins que ça ne soient les copains qui aient grandi avec eux, vampirisés par le couple du frère et de la sur, ados transgressifs et amoraux, enfants terribles qui prennent et jettent sans jamais se satisfaire. Lucie sortait avec Nicolas, elle lui a préféré Sébastien quelle naime pas, à présent Nicolas sort avec Pierre qui vend son corps à des hommes dont Vincent, un vieux cynique féru de rituelles partouzes mensuelles qui se plaint que sa femme a demandé le divorce après lavoir surpris avec un jeune homme avec qui elle a ensuite refait sa vie

Comme laffiche annonce la couleur «le corps est une arme», les relations entre les personnages sont dentrée clairement sexualisées et sexuelles. Ils ont appris les films porno ensemble, les sexe est omniprésent dans leurs conversations, un préservatif à la fraise sert de chewing-gum, ils se baignent nus ensemble dans une rivière, se mélangent, ceux qui passent à lacte et ceux qui matent sentremêlant en une sorte dentité à cinq têtes (2+3) : la bande de copains, quand Lucie annonce quelle est enceinte, elle dit «ce sera lenfant de tous». Mais cest une arme à double tranchant
Par lentremise dune conversation clé entre le frère et la sur, les réalisateurs expliquent leur message. Pierre dit «pour me sentir en vie, jai besoin dengager mon corps je lengage sexuellement, dautres lengagent politiquement » et encore «si jétais Palestinien, je serais peut-être kamikaze, ce serait le seul moyen de mettre mon corps en jeu». Dans le film, cet engagement prend la forme de la représentation de la chair à lécran : lincarnation, doù la surenchère de scènes de nus dont on pourrait se demander le pourquoi de cette somme.

Sorte dange exterminateur à la fois bourreau et victime, Pierre va se brûler et les autres avec lui, car Lucie est davantage son double par imitation que par vocation personnelle, pour susciter ladmiration de son frère et conserver son amour, elle se comporte comme une sorte de duplicata de Pierre au féminin, la grande gueule, cest elle, le gourou suicidaire, cest lui
Le film est en flash-back avec Lucie qui raconte en voix off depuis un hôpital psychiatrique leur histoire qui la brisée et que son thérapeute la engagée à écrire pour sen libérer Pierre a été assassiné, la police croit à des jeux sexuels qui ont mal tourné et à chercher désespérément lassassin de son frère, Lucie sombre dans la dépression, voire une sorte de folie

Filmé en numérique, à la manière du cinéma indépendant américain revisité par la touche intimiste française, le film privilégie les images naturelles cadrées au plus près et les sons réels avec néanmoins un tropisme pour la beauté des corps adolescents parfaits et quelques scènes en ombres chinoises sépia (le générique, par exemple ou cinq silhouettes dansent). La musique jaillit plusieurs fois rituellement dans de courtes scènes de boites de nuit, où on danse à sexploser, venues réveiller un film assez languissant.

Sagissant de la transposition dun fait réel criminel, la tâche des réalisateurs nétait pas aisée, pour échapper au sinistre du fait divers sans avoir lair trop légers, les souvenirs de Lucie avec les autres et surtout son frère, sont embellis mais pas trop Cest sans doute cette hésitation entre lesthétique et la réalité du fil de lhistoire, ce souci des scénaristes déviter le jugement et les à priori sur ces adolescents (posés comme incompris par essence), qui donne une impression denliser le spectateur dans un récit où il se demande où on veut en venir Sen suit une absence de crescendo dans lintensité dramatique avec un virage sec sur la résolution du crime en dernière extrémité. Cependant, malgré tout le mal que se donne le scénario pour amener la conclusion le plus tardivement possible, lissue du récit ne surprend pas : labsence de limites, credo de Pierre, le leader du groupe, pouvait-elle conduire à autre chose?
Exceptée Valérie Mairesse dans le rôle de la mère de Pierre et Lucie, sourde à tout ce qui se passe autour delle, aucun acteur nest connu Lizzie Brocheré qui joue Lucie fait penser à une nouvelle Sara Forestier et tient le film à bout de bras, seule fille du groupe, elle est une espèce de soleil noir qui fédère et divise pour le compte de son frère, le rôle nest pas facile entre autorité et soumission, à la fois lumineuse et déprimée, cest apparemment son premier rôle au cinéma et ce ne sera sans doute pas le dernier

Un film attachant avec un souci excessif de ne pas être moralisateur qui lui confère une certaine dureté en sens inverse de la marche, un défaut de construction entre le passé et le présent qui nuit au rythme, mais un cinéma novateur dans le paysage français dont on sent la volonté de faire «autrement» et qui y parvient.


Mini-Pitch : après la mort de l'un d'entre eux, sa soeur se souvient des amitiés particulières au sein de leur bande de copains avant le crime...
MMAD : l'oncle dépressif de "Little Miss Sunshine" était plus quand même plus marrant...
