Rencontre avec Benoit Jacquot/Festival du film européen de l'Essonne

Mystères de la décentralisation, le festival du film européen de lEssonne a organisé une de ces rencontres dont rêveraient pas mal de cinéphiles dans la petite ville de Bretigny sur orge au cinéma Ciné220 : les Brétigniens ont dailleurs bien de la chance quand on voit le programme de leur cinéma ateliers de scénario, adaptation littéraire au cinéma, soirée Roman Polanski, avant-premières, etc www.cine220.com

Ainsi, la parenthèse dominicale du festival européen recevait le réalisateur Benoit Jacquot et Xavier Lardoux (chargé de mission cinéma à la mairie de Paris), lauteur du livre «Le Cinéma de Benoit Jacquot». La rencontre eut lieu avant la projection du film « LIntouchable », dernier opus de BJ qui ne sortira en salles quen janvier. Drôle de choix de débattre avant dun film quon ne verrait quensuite mais sans doute le poids des heures sur le calendrier des invités avait dicté le programme pour les libérer pendant la projection

Xavier Lardoux propose de développer quatre points sur Benoit Jacquot : un cinéaste prolixe avec 45 films, un cinéaste éclectique avec des films de fiction, des documentaires, du théâtre filmé, etc
, un cinéaste faisant « le pont » entre les arts dont la littérature (on verra plus tard quon le fige dans ce rôle), enfin, un cinéaste des comédiens.
Aussitôt, votre rédacteur sursaute sur sa chaise : quels comédiens? Plutôt des comédiennes, au féminin
Il existe bien dans le cinéma de BJ un Benoit Magimel, fiancé de Virginie Ledoyen dans «La Fille seule», ou Fabrice Lucchini dans «Pas de scandale », Vincent Lindon
Personnellement, le cinéma de Benoit Jacquot mévoque immédiatement des très jeunes femmes «en devenir» : Judith Godrèche, Virginie Ledoyen, Isild le Besco, voire Sandrine Kiberlain
Et aussi, quelques stars romantiques confirmées comme les deux Isabelle : Huppert («Les Ailes de la colombe», «LEcole de la chair») et Adjani («Adolphe»). Auparavant, la plus magique de toutes
et bien quil récusera mollement pendant le débat être un cinéaste bressonnien... Benoit Jacquot a importé la femme douce dans ses films des années 80 : celle du «Jardin des Finzi Contini» quil fera tourner dans «Les Ailes de la colombe» et «Corps et biens», Dominique Sanda... le mythe cinéphile
(soit dit en passant, à quand les dvd de ces trois derniers films?) Pour les influences, le réalisateur pencherait plutôt du côté des européens américanisés ayant fui lAllemagne nazie : Fritz Lang, Steinberg, Von Stroheim.

Catalogué comme le maestro de ladaptation littéraire au cinéma, Benoit Jacquot semble pourtant préférer ses films plus intimistes dont il donnera la clé en disant quils sont autant lhistoire quils racontent quun documentaire sur lactrice du film. «La Désenchantée» marquera le départ de ce cinéma-là, puis, « La Fille seule », «Pas de scandale». Le réalisateur insiste : le film «L'Intouchable» que nous verrons dans la foulée est dans cette veine documentaire sur une actrice jouant dans une fiction, et encore davantage si possible puisque Isild le Besco a le rôle dune comédienne
Sauf que Xavier Lardoux et le directeur du cinéma garderaient volontiers leur Benoit Jacquot comme otage de la littérature, dautant que vendredi prochain, le cycle sur ladaptation littéraire débutera au Ciné220 avec « Le Parfum » de Süskind (un bon pensum, soit dit en passant..) Dautant que de «LAssassin musicien» de Dostoïeski, «Les Ailes de la colombe dHenry James à «lEcole de la chair de Mishima et récemment «Adolphe» de Benjamin Constant, les exemples de littérature dans le cinéma de Benoit Jacquot ne manquent pas y compris le prochain pas encore tourné «Villa Amalia» daprès le roman de Pascal Quignard Hormis son premier film «LAssassin musicien», BJ affirme que toutes ces adaptations étaient des films de commande quil faisait néanmoins volontiers Mais pourquoi accepte-t-il alors ? On ne le lui demandera pas Sans doute pour financer ses autres films plus personnels à budget modeste révélant ces jeunes actrices chrysalides dont il aime imprimer lévolution sur la pellicule autant que leur rôle à lécran.. (mais il se dira pendant le débat plus Galatée que Pygmalion, lui pygmalionné en quelque sorte)


Les débuts de Benoit Jacquot ne sont pas franchement auteuristes sur le plateau d"Angélique et le roy" de Bernard Borderie, puis, il enchaîne les tournages en tant quassistant réalisateur de Carné, Vadim. Sa rencontre avec Marguerite Duras («India song», «Nathalie Granger»), semble lui remettre les idées en place, elle lui enseigne la radicalité du cinéma et la rigueur. Rat de cinémathèque (il en vient, il est allé écouter Piccoli lire des textes de Langlois), il doit à son père davoir obtenu de remplacer ses études par la fréquentation de cette honorable institution.
A la question cinéma et psychanalyse, bien quil ait abordé le sujet autrefois dans un documentaire sur Lacan (et "Princesse Marie" ), il ne sattardera pas. En revanche, il parle volontiers de lInde où se situe la plus grande partie de «LIntouchable» : on y va plus à la rencontre de soi-même (Nocturne indien...) que du pays quon visite et on en revient toujours changé (cest le sujet de son film), à la différence du Japon quil connaît sans le connaître tant ses codes lui sont hermétiques. En conclusion, Benoit Jacquot ne nie pas quil aimerait connaître une fois dans sa vie livresse dun succès grand public, même le maître Bresson en a goûté avec «Un condamné à mort sest échappé», son premier film et unique succès public. Cependant, compte tenu de la modestie du budget de ses films, le nombre d'entrées suffit largement à les rentabiliser, et la notion de succès s'avère relative.
